(CON)TEXT
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(...)
j'écris à la gouache, je laisse couler, quand la neige fond je souffle
dessus,
et ça tient tout seul, ça tient juste dans le cadre sans os, l'aluminium
du cadre
et quelques sels projetés, ça tient, et je laisse couler, pour que ça dise,
ça tient, ça vient d'arriver, c'est fatigue, c'est clair, de plus en plus clair;
le vent vient, le vent revient, le vent qui souffle, invisible, et vivant,
quand je vais où il va, quand le cadre me déporte sur la gauche
Rémi Froger. Chutes, essais, trafics. Édition P.O.L, 2003.
"Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d'une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd'hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire la servante de la haine et de l'oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d'elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d'établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu'elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d'alliance. Il n'est pas sûr qu'elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l'occasion, sait mourir sans haine pour lui. C'est elle qui mérite d'être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C'est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l'honneur que vous venez de me faire."
Albert Camus, Discours de réception du Prix Nobel de littérature 1957.
Le flot du bouillon de culture quotidien. Le grand fleuve bruyant des signes qui ne signifient rien. Et par-dessus tout, l’espérance dans le Très Haut Débit. Araignée du soir, espoir.
Il y a vingt-cinq ans, nous rappelle Olivier Cena dans Télérama, le critique américain Neil Postman pressentait la victoire du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley sur le 1984 de Georges Orwell. Il estimait que la culture du monde orwellien, visant à incarcérer l’esprit, serait dépassée par l’avènement, bien plus suffocant, d’un univers burlesque de dévastation spirituelle : « À qui se plaindre, et quand, et sur quel ton, lorsque les idées se dissolvent dans les ricanements, que l’art est emporté par le rire, que les voix ne sont plus entendues? ».
Aliocha, lui, semble entendre, appeler la présence à l’oeuvre. Il peint des traces de présences humaines, figurations comme suspendues entre apparition et disparition, parfois seulement allusives, émergeant de l’abstraction. Fragments de fresques sacrificielles ancestrales, oxydées dans le temps. Suaires. Comme l’on dissipe l’ombre d’un crime, il exhume l’innocence d’un regard de l’effacement d’un masque victimaire. Figura christi. Travail de l’esprit dans la matière. Son sang devient de l’encre. Lavis d’encres, de Chine, de terre de Sienne, brou de noix, eaux argileuses, et plus récemment goudrons ou pétrole, sont passés au révélateur du sel de l’esprit ou des larmes. Une palette sombre, à prédominance noire, d’où émergent ocres et terres complémentaires des bleus.
Qui s’y attarde verra des constellations de lumière pure, réfléchies par le sel cristallisé dans les fibres du papier, sur la toile à venir.
Aliocha, par Alix Reich-Patersen, avril 2007
Pas de philosophie ni d'œuvre sans descente aux enfers,
sans face à face avec la mort.
Il faut bien un jour ouvrir la porte d'ombre,
s'avancer vers les premiers degrés,
chercher une lumière pour se reconnaître dans des ténèbres si anciennes
que la chair humiliée en a déjà l'habitude.
Là, elle expérimente le dur, l'extérieur, l'objectif.
Jaillissent hors de la tombe, boîte noire fondatrice,
les pierres, brutes, les statues, debout, les objets ouvrés,
notre temps et notre vie,
ressuscités.
Michel Serres. Statues, Éditions François Bourin, 1987.
sans face à face avec la mort.
Il faut bien un jour ouvrir la porte d'ombre,
s'avancer vers les premiers degrés,
chercher une lumière pour se reconnaître dans des ténèbres si anciennes
que la chair humiliée en a déjà l'habitude.
Là, elle expérimente le dur, l'extérieur, l'objectif.
Jaillissent hors de la tombe, boîte noire fondatrice,
les pierres, brutes, les statues, debout, les objets ouvrés,
notre temps et notre vie,
ressuscités.
Michel Serres. Statues, Éditions François Bourin, 1987.